Re: dépendance institutionnelle
Publié : 31 oct. 2007 01:25
par PY
je vous envoie un texte très général mais intéressant par ses références qui vous donneront des pistes : allez voir du côté de la sociologie - bon courage
Essayez de trouver une vieille revue :
Le CERFI et la revue Recherches avec Félix Guattari
Il a été à l'origine du Centre d'Etudes, de Recherches et de Formation Institutionnelles (CERFI, 1965-1987)8, dont la revue Recherches publia des dizaines de numéros spéciaux,
approches amoralistes du travail, de l'école, des toxicomanies, des féminismes, des homosexualités et des dites « perversions »9...
Dans la lignée traditionnelle de critique des sciences humaines et, en particulier, de l'histoire, le premier apport original du CERFI concerne la critique de la psychanalyse, sa deuxième
marque distinctive étant l' approche « généalogique » de l'histoire, centrée autour des phénomènes du « pouvoir », celle dont Nietzsche (La Généalogie de la morale) ou encore Foucault
(Histoire de la folie à l'âge classique) ont pu établir le tracé : à la différence des autres types de discours, ceux que produit la méthode généalogique visent à approcher les valeurs dont
ils parlent par les côtés, de biais.
L'analyse institutionnelle que le Centre se donne pour tâche explore ainsi un vaste champ qui va de l'histoire de l'État (équipements collectifs, urbanisme, administration centrale) à
l'histoire sociale (de la classe ouvrière aux milieux marginaux).
La faculté critique des gens du CERFI (parmi lesquels on pouvait compter Anne Querrien, Numa Murard, François Fourquet, Liane Mozère...) a pu s'exercer de manière spécifique dans les
domaines suivants : nosologie psychiatrique, théorie de la pédagogie, savoir de la petite enfance, urbanisme comme science ou « urbanologie », et enfin science économique.
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Délinquances juvéniles et régulations institutionnelles *
Cécile Carra **
Droit & Société N° 32/1996
MILONIC
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Résumé
Ce qu’on appelle « délinquance juvénile » peut être décrit comme l’ensemble des comportements illégaux et antisociaux adoptés par des jeunes âgés de moins de dix-huit ans. Pour le sociologue, la délinquance des jeunes est aussi un objet construit à partir de catégories intellectuelles et théoriques idéologiquement cohérentes parmi lesquelles il convient de citer les statistiques et l’interprétation qui en est faite. À partir d’une démarche se référant à l’interactionnisme et en utilisant des histoires de vie de jeunes délinquants, l’auteur se propose de démontrer que la délinquance juvénile peut aussi être définie comme un résultat des effets pervers du fonctionnement des régulations institutionnelles qui sont censées traiter le phénomène.
Délinquance juvénile – Études de cas – Histoires de vie – Organismes de régulation sociale.
Summary
Juvenile Delinquency and Institutional Regulations
The term « juvenile delinquency » may be used to describe all illegal or antisocial acts committed by children or adolescents under the age of majority. It is therefore a pure question of statistics. For the sociologist, however, it is seen as a complex and socially constructed phenomenon, a subject derived from intellectual and ideological categories. Using the life histories of two young offenders, the author shows how juvenile delinquency may also be defined as the perverse outcome of the workings of institutional regulations that are supposed to address the problem.
Case studies – Institutions of social control – Juvenile delinquency – Life histories.
Selon les statistiques des crimes et des délits constatés par la police nationale et la gendarmerie, la délinquance juvénile ne cesse d’augmenter en France [1] .
L’appareil pénal — bien qu’il ait été considérablement et constamment renforcé — s’avère incapable d’enrayer cette tendance. En outre, les nouvelles formes d’interventions spécialisées qui se développent depuis un siècle et demi (service social, prévention, psychiatrie…) ne semblent pas non plus infléchir ce phénomène. On assiste même, depuis plusieurs décennies, à une véritable « cancérisation » du contrôle social [2] .
Un contrôle social dont les mineurs constituent une des cibles privilégiées : ils sont au centre d’un considérable déploiement d’équipements et d’agents en matière d’animation, d’éducation, de prévention et de répression.
Ces constatations m’ont conduite à poser la question suivante : quel est l’impact réel des régulations institutionnelles sur la délinquance juvénile ? Cette question commence à constituer l’une des interrogations fondamentales dans le champ de la déviance. Il faut cependant noter que l’évaluation des politiques de prévention présente encore d’importantes lacunes [3] . Des travaux concernant la répression existent mais leurs résultats sont contradictoires [4] .
La mesure de la délinquance et de la criminalité [5]
Avant de traiter cette question, il importe déjà de s’interroger sur la notion de délinquance juvénile. Est-ce ce « problème social » aux catégories tout instituées ? Quelle est la nature de l’évolution de ce phénomène ? Celle qu’affichent les statistiques policières ? L’analyse des multiples opérations de construction dont les statistiques sont le produit montre que, loin de mesurer cette évolution, ces statistiques mesurent d’abord l’activité de l’institution qui les produit. Elles ne peuvent donc constituer une mesure scientifique de la délinquance et de la criminalité. En outre, l’utilisation qui en est faite est conditionnée par différents enjeux, en particulier idéologiques.
Quoi qu’il en soit, cette construction sociale a des effets sociaux : les statistiques policières contribuent en effet à produire un stéréotype du délinquant et du criminel, réifiant ce fait social sous une forme spécifique, tout en occultant les diverses autres formes possibles.
Ce n’est pas seulement la « délinquance des statistiques » qui est un objet préconstruit par l’institution policière mais bien la « délinquance » elle-même, la construction proprement statistique n’étant jamais qu’un aspect particulier de sa construction comme catégorie sociale, tout en constituant le soubassement essentiel de sa construction comme problème social.
C’est en fait l’ensemble des institutions chargées de la gestion de la délinquance et de la criminalité qui contribue à co-produire une réalité de la délinquance et de la criminalité. Ce sont ces institutions qui construisent le portrait du jeune délinquant et l’histoire de ses actes ; ce sont elles qui produisent les indices « révélateurs » qui seront synthétisés en un caractère psychologique. En outre, les spécialistes qu’elles emploient, assistantes sociales, psychologues, juges…, confèrent à leur verdict une forte légitimité [6] .
La délinquance ne peut donc s’étudier indépendamment des institutions qui la gèrent. Aussi me semble-t-il pertinent de m’inscrire dans la perspective interactionniste [7] en sociologie de la déviance, car cette approche permet de prendre en compte tous les acteurs impliqués dans la constitution de ce phénomène.
Plus précisément, je définis la délinquance juvénile comme l’ensemble des pratiques prohibées et punies par la loi, et qui sont le fait de jeunes n’ayant pas atteint la majorité légale, cette catégorie se construisant au cours de processus complexes impliquant divers acteurs (institutionnels et délinquants mais aussi entourage proche des délinquants, associatifs… qui jouent un rôle important dans le processus de constitution de la délinquance juvénile).
La délinquance : crise des régulations sociales ou effet pervers des régulations institutionnelles [8] ?
Les régulations sociales, fragilisées, ne sembleraient plus pouvoir contenir la délinquance juvénile. La crise des régulations favoriserait donc le développement de la délinquance, c’est là la première hypothèse que j’ai examinée. S’il paraît indéniable qu’une situation anomique favorise l’essor de la délinquance [9] , ce type d’explication n’est pas le seul pertinent, même s’il est dominant depuis de nombreuses années dans la sociologie actuelle.
Il n’est d’ailleurs plus validé si l’on s’en tient aux régulations institutionnelles, qui, comme je l’ai déjà souligné, ne cessent de croître depuis plusieurs décennies, et ce surtout en direction des mineurs. Or cette extension peut entraîner des effets pervers si les régulations institutionnelles deviennent excessives. E. Durkheim pressentait déjà que des règles trop contraignantes pouvaient engendrer des comportements déviants, même s’il ne fait guère plus que l’évoquer [10] . Si en outre, les régulations institutionnelles sont incompatibles avec les régulations sociales qu’elles sont censées renforcer, elles peuvent avoir pour effet d’affaiblir ces dernières, et même de les faire disparaître, entraînant de ce fait, ou amplifiant, une situation anomique qui favorise à son tour la formation de la délinquance.
Dans ce sens, j’émets l’hypothèse que les régulations institutionnelles peuvent avoir des effets pervers en contribuant à renforcer le processus de constitution de la délinquance juvénile [11] .
Afin de tester cette hypothèse, je me suis efforcée de reconstituer le processus de formation et de développement de la délinquance juvénile se rapportant à plusieurs mineurs, en reconstruisant leur histoire de vie.
Pour ce faire, j’ai recherché, dans toutes les organisations qui avaient eu à connaître de ces mineurs ou de leur famille, les documents et notes écrites où il était question d’eux. C’est ainsi que j’ai pu recueillir des données provenant de documents aussi divers que les dossiers scolaires, ceux du COAE (Centre d’orientation et d’action éducative), la main courante et les procès-verbaux, les dossiers judiciaires et ceux du SEAT (Service éducatif auprès du tribunal).
Mais afin de ne pas considérer le phénomène sous l’angle unique des traces administratives, j’ai aussi réalisé des entretiens selon l’approche biographique [12] pour dégager le sens que les différents acteurs — et en particulier les mineurs ou jeunes majeurs avec lesquels j’ai effectué les entretiens les plus longs et les plus approfondis — donnent à leurs pratiques et aux événements auxquels ils sont confrontés : leur système de valeurs, leurs repères normatifs, leurs interprétations de situations, leur lecture de leurs propres expériences, etc.
Le milieu de vie des jeunes délinquants :
un quartier « chaud »
Si les acteurs institutionnels jouent un rôle important dans la construction du processus formel de constitution de la délinquance juvénile, ils n’interviennent cependant que lorsque le processus informel est déjà bien engagé. C’est dans le quartier d’habitation des enquêtés que ce processus informel a pris naissance et s’est développé.
Les jeunes, dans leur cité qualifiée de « sensible », avaient alors — et ont toujours — une place dominée et stigmatisée. L’hostilité latente entre jeunes et adultes — qui sous l’apparence de conflits de génération révélait en fait des conflits de classes — mais aussi l’inactivité des jeunes — souvent hors système scolaire et hors système professionnel — ont favorisé la constitution de groupes, auxquels ont appartenu les interviewés de cette recherche. Ces groupes ont contribué à structurer de façon spécifique les rapports de leurs membres à l’environnement et réciproquement, structuration à la base des réactions des uns et des autres : stigmatisations et rejets. Ces réactions ont entraîné une radicalisation des attitudes ségrégatives de part et d’autre, dynamisant une « double spirale ségrégationniste » [13] . Ce processus a alors favorisé d’une part le passage à l’acte délinquant parmi les membres du groupe, et d’autre part le recours à des institutions spécialisées dans la gestion de la délinquance parmi les habitants du quartier.
Les groupes de jeunes s’inscrivent donc dans les rapports sociaux qui structurent le quartier, eux-mêmes déterminés par les structures sociales ; c’est l’ensemble de ces éléments qui permettent de rendre compte du processus informel de constitution de la délinquance juvénile, processus qui prédétermine l’action des institutionnels et donc le processus formel de constitution de ce phénomène.
Les régulations institutionnelles et leurs effets pervers
Si parmi différentes histoires de vie j’en ai sélectionné deux, que je vais succinctement présenter ici, c’est qu’elles présentent l’intérêt de mettre en évidence certains effets pervers [14] que peuvent produire les régulations institutionnelles sur un parcours délinquant.
La première histoire de vie s’apparente étrangement à un destin, celui de S., destin qui conduira le mineur en prison, comme inéluctablement, et ce malgré un appareillage institutionnel élaboré. Émerge alors dans la famille ce qui ressemble à la reproduction de ce destin : le frère de S. commence ce qui constituera peut-être à nouveau une « carrière » [15] de délinquant [16] .
La seconde histoire de vie prend la forme d’une « galère » [17] dans laquelle se débat F. Tous les moyens sont bons pour aménager cette galère au mieux : moyens licites, comme le recours aux aides socioculturelles, moyens illicites aussi, comme la délinquance. Ce jeu dangereux laisse des marques, des « stigmates » [18] . Ces stigmates balisent son itinéraire, et même le précèdent. Ils le précèdent d’autant plus facilement que cet itinéraire ressemble singulièrement à celui qu’a déjà emprunté chacun de ses frères, celui de la délinquance…
Malgré un appareillage institutionnel qui s’est renforcé d’année en année, S. et F., deux jeunes garçons de milieu défavorisé, sont donc devenus des délinquants multirécidivistes. Si de tels résultats n’apparaissent pas systématiquement, l’analyse des histoires de vie montre néanmoins que les régulations institutionnelles, en devenant omniprésentes et trop contraignantes, ont produit des effets pervers. Deux d’entre eux ont joué un rôle particulièrement important dans le renforcement de ces trajectoires délinquantes :
La logique de l’exclusion
C’est la logique mise en œuvre par l’ensemble des institutions, celle de l’exclusion, qui est à interroger. S. et F. sont partout rejetés : de l’école, du centre de formation pour apprentis, et même d’un centre éducatif qui a pourtant pour objet de prendre en charge des mineurs dits difficiles. S. se retrouve ainsi incarcéré une première fois à 16 ans : toutes les structures l’ayant rejeté, la prison constitue alors une dernière solution pour les institutionnels qui le suivent ; l’éducateur de justice du SEAT dit en effet : « Quand s’est posé le débat contradictoire où le juge pour enfants, le substitut et même l’éducateur ont réclamé la mise en détention de S. parce que, à ce moment-là, plus rien n’était possible avec lui que ce qu’on pouvait lui soumettre, il fallait l’obliger à faire ce qu’on avait décidé parce qu’il arrivait toujours, je dirais, à s’en sortir. »
C’est la même logique de l’exclusion qui est appliquée systématiquement pour l’ensemble des délinquants multirécidivistes, plus communément appelés « cas lourds », « incasables » ou encore « irrécupérables ». Toutes les structures les rejettent, ou pour le dire autrement, ils les mettent toutes en échec. Ne reste alors que deux recours extrêmes : l’internement pénitentiaire ou l’internement psychiatrique, ces deux institutions se les renvoyant tour à tour. Malgré leur nombre peu élevé, ils posent un réel problème aux institutions spécialisées dans la prise en charge des délinquants [19] .
Or, exclure c’est aussi renvoyer, ou contribuer à renvoyer, vers d’autres institutions de plus en plus spécialisées dans la gestion de la délinquance. Ce faisant, les institutionnels « orientent » les mineurs vers des circuits qui organisent l’exclusion [20] . C’est bien là l’un des grands paradoxes de l’action sociale : en voulant intégrer, elle contribue à marginaliser et à exclure le public qu’elle prend en charge [21] .
Une identité négativisée
Tout en les marginalisant, les institutions chargées de gérer la délinquance contribuent aussi à stigmatiser les individus qu’elles suivent. Cette stigmatisation entraîne une dévalorisation progressive de l’image de ces individus, et cela, non seulement aux yeux des autres, mais aussi aux leurs. Cette double dévalorisation, qui est ici le résultat de cycles de stigmatisations et de contre-stigmatisations, favorise les cycles de rejets et de contre-rejets (les individus stigmatisés et rejetés, stigmatisant et rejetant à leur tour ceux qui les stigmatisent et les rejettent) et contribue, au bout du compte, à renforcer le processus de constitution de la délinquance juvénile.
Cette stigmatisation peut avoir des effets considérables dans le processus de construction identitaire. Ainsi, S. a non seulement intériorisé le stigmate de délinquant mais, de surcroît, il en a fait son identité, l’actualisant dans son mode de vie [22] . Il a même fait sien l’avenir qu’on ne cesse de lui prédire : « De toute manière, dit-il, je sais que c’est sûr que je vais tomber dans le trou » (ce fut effectivement le cas). F. aussi subit les conséquences de cette stigmatisation, mais dépense toute son énergie à rejeter cette identité sociale virtuelle qu’on veut lui imposer en proposant une autre image de lui, celle qui correspondrait à son identité sociale réelle : « Les gens qui sont là, qui se disent, tiens, celui-là c’est un délinquant, y’a un mur devant lui, c’est fini, alors moi je leur ai montré que c’était pas vrai. » (Pour ce faire, il a réalisé un film qu’il présente comme une autobiographie.)
Les régulations institutionnelles peuvent non seulement contribuer à renforcer le processus de constitution de la délinquance juvénile, mais aussi à le reproduire.
L’appareillage institutionnel des familles de S. et de F. n’a pas permis d’éviter la reproduction du processus de construction de la délinquance juvénile : le frère cadet de S., et les quatre frères de F. ont eu, ou ont encore un parcours de délinquant. La substitution des régulations institutionnelles aux régulations familiales a même favorisé cette reproduction. Deux mécanismes permettent de comprendre ce processus de reproduction :
Une déstructuration de la famille
La délinquance des fils aînés, que des régulations familiales trop contraignantes ont en partie favorisée, entraîne l’intervention des institutionnels dans ces familles. Avec leur intervention, c’est tout un processus de normalisation qui est mis en œuvre, processus qui remet en cause les régulations familiales — régulations institutionnelles et familiales répondant ici à des normes et à des logiques très différentes et même contradictoires.
L’espace familial devient alors le champ d’une lutte entre les régulations familiales et les régulations institutionnelles. Cette lutte a pour effet de renforcer le processus de fragilisation des familles, engagé avec la délinquance des aînés. Leurs repères spatio-temporels s’estompent sous l’effet du procès de normalisation qui s’opère à grand renfort d’institutionnels et d’interventions [23] . Leur temps et leur espace deviennent publics. Les institutionnels tentent de se substituer aux parents, ou plus exactement de substituer leur logique à la logique familiale. Ce faisant, ils entraînent l’affaiblissement des régulations familiales et même leur destruction partielle. La cohésion intra-familiale se fissure peu à peu, puis se fracture. L’équilibre familial se rompt, les familles deviennent alors des espaces anomiques.
Et, comme bien des études l’ont montré, l’anomie est une condition favorable à la formation et au développement de la délinquance. C’est sur ce terrain que prend naissance la délinquance d’autres membres de la fratrie, délinquance aussitôt repérée et prise en charge par les institutionnels. L’engrenage est réenclenché.
La production d’identités [24] fracturées assistenciables
La reproduction intragénérationnelle de la délinquance a pour effet d’intensifier la prise en charge institutionnelle. L’identité familiale, négativisée, se disloque. Elle se disloque d’autant plus sûrement que la prise en charge tend à individualiser, tout en les tutélisant, chacun des membres en cas spécifique.
Ainsi, dans la famille de F., chacun des fils est repéré socialement, étiqueté, stigmatisé, mais aussi objectivé et classifié. Chacune des organisations, service social scolaire, service social de secteur, Centre d’orientation et d’action éducative (COAE), Service éducatif auprès du tribunal (SEAT), prison, va, selon les procédures qui lui sont spécifiques, les ordonner à sa façon, mettant ainsi de l’ordre dans le désordre. Par le système de renvois, tous les fils seront finalement classés dans la catégorie des délinquants. Un à un les garçons vont donc être appareillés, tutélisés, échappant ainsi à leur famille.
Cette individualisation permet la construction de nouvelles identités, identités spécifiques qui se construisent en interaction continuelle avec des institutionnels. Ces institutionnels deviennent même les éléments essentiels de la structuration identitaire de chacun des membres de la famille de F. Si leurs interventions sont au début, et encore aujourd’hui pour le père, vécues comme une violation de la sphère familiale, elles sont progressivement ressenties comme nécessaires pour le fonctionnement familial et personnel, puis quasiment normales, tant et si bien que les enfants, devenus grands, sollicitent à leur tour les services sociaux. Ainsi les régulations institutionnelles, loin de renforcer les régulations familiales, s’y sont finalement substituées, instaurant de fait une logique de la dépendance.
Cette construction identitaire favorise non seulement l’apparition d’une logique de la dépendance mais aussi l’intériorisation d’une identité dévalorisée. Cette identité dévalorisée s’actualisera dans un mode de vie, mode de vie qui permettra une reproduction non seulement intragénérationnelle mais aussi intergénérationnelle.
En guise de conclusion
Si j’ai exposé ces deux histoires de vie qui permettent de rendre compte de certains effets pervers des régulations institutionnelles, mon intention n’est cependant pas de réduire l’action des institutions à ces effets pervers. Mais en les soulignant, j’entends critiquer l’image stéréotypée de la délinquance que fabriquent les médias mais aussi les politiques, les institutions ou les groupes de pression, selon les intérêts qui sont en jeu.
Il est aussi question d’inciter les institutions à une réflexion sur la place et le rôle qu’elles ont au sein du processus de constitution de la délinquance juvénile. En intervenant d’une manière spécifique sur ce phénomène, elles contribuent à en co-produire une réalité en le réifiant sous des formes particulières. La délinquance juvénile ne constitue donc pas un objet brut, mais un objet pré-construit selon des enjeux spécifiques [25] .
L’auteur
Chargée d’enseignement en sociologie à l’Université de Franche-Comté. Chargée de recherche au Laboratoire de sociologie et d’anthropologie de cette même université (LASA-UFC), travaille en particulier sur les questions de sécurité et de violence.
* Cet article est tiré d’une thèse de doctorat dirigée par J.M. Bessette, qui sera prochainement soutenue à l’Université de Franche-Comté.
** Université de Franche-Comté, Laboratoire de sociologie et d’anthropologie,
30 rue Mégevand, F-25030 Besançon.
1. Publications annuelles du ministère de l’Intérieur, intitulées depuis 1981 : Aspects de la criminalité et de la délinquance constatées en France en … par les services de police et de gendarmerie.
2. Ph. Robert, T. Lambert et Cl. Faugeron, Image du viol collectif et reconstruction d’objet, Genève, Médecine et Hygiène, 1976 ; P. Lascoumes, Prévention et contrôle social. Les contradictions du travail social, Genève, Médecine et Hygiène, 1977.
3. Ph. Robert (dir.), Les politiques de prévention de la délinquance à l’aune de la recherche. Un bilan international, Paris, L’Harmattan, 1991.
4. Cf. en particulier M. Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975 ; et M. Cusson, Le contrôle social du crime, Paris, PUF, 1983.
5. C. Carra, « Les statistiques policières : de l’illusion d’une mesure scientifique de l’insécurité objective à la construction sociale de la délinquance et de la criminalité », Utinam, , n° 9, 1994, p. 139-156.
6. J.-Cl. Chamboredon, « La délinquance juvénile, essai de construction d’objet », Revue française de sociologie, vol. XII, n° 3, 1971, p. 335-377.
7. Cf. en particulier H.S. Becker, Outsiders, Paris, Métailié, 1985 (1e éd. 1963).
8. C. Carra, « La formation et le développement de la délinquance juvénile ne peuvent-ils s’expliquer que par l’anomie ? » Utinam, n° 6/7, 1993, p. 103-116.
9. Cf. notamment R.K. Merton, Eléments de théorie et de méthode sociologique, Paris, Plon, 1965 (1e éd. 1957) ; R.A. Cloward et L.E. Ohlin, Delinquency and Opportunity : A Theory of Delinquent Gangs, London, Routledge and Kegan Paul, 1961 ; A.K. Cohen, Delinquent boys, New York, The Free Press, Glencoe, 1955 ; R. Benjamin, Délinquance juvénile et société anomique. L’évolution de la criminalité des mineurs en France de 1954 à 1964 : données principales et essai d’explication, Paris, éd. du CNRS, 1971 ; E.H. Sutherland et D.R. Cressey, « Une théorie sociologique du comportement criminel », in Principes de criminologie, Paris, Cujas, 1966, p. 85-90.
10. Ainsi en est-il du suicide fataliste qui résulterait d’un excès de réglementation, mais auquel E. Durkheim ne fait référence qu’une seule fois, et en note de bas de page, dans Le suicide, Paris, PUF, 1991 (1e éd. 1895), p. 311.
11. J’ai construit cette hypothèse en m’inspirant de travaux de sociologie de la pauvreté, et notamment de ceux de J.-P. Nicolas, en particulier : La pauvreté intolérable, Toulouse, Erès, 1984.
12. Cf. en particulier F. Ferrarotti, Histoire et histoires de vie : la méthode biographique dans les sciences sociales, Paris, Librairie des Méridiens, 1983 ; et D. Bertaux, « L’approche biographique. Sa validité méthodologique, ses potentialités », Cahiers internationaux de sociologie, vol. 69, n° spécial 1980, p. 197-221.
13. Ph. Robert et P. Lascoumes, Les bandes d’adolescents. Une théorie de la ségrégation, Paris, Les Éditions ouvrières, 1974.
14. La notion d’« effet pervers » est reprise à R. Boudon : « Il s’agit des effets individuels ou collectifs qui résultent de la juxtaposition de comportements individuels sans être inclus dans les objectifs recherchés par les acteurs », cf. R. Boudon, Effets pervers et ordre social, Paris, PUF, 1977, p. 10.
15. H.S. Becker, op. cit., p. 47-48 et p. 126-127.
16. Cette histoire de vie a fait l’objet d’un article : C. Carra, « Régulations institutionnelles et renforcement du processus de constitution de la délinquance juvénile : étude de cas », in Actes du 29ème Congrès de l’Association française de criminologie, 1995, p. 257-276.
17. F. Dubet, La galère, jeunes en survie, Paris, Fayard, 1987.
18. Au sens de E. Goffman, selon lequel le stigmate représente un certain type de relation entre l’attribut et le stéréotype ; plus précisément, il traduit le désaccord entre l’identité sociale virtuelle prêtée à la personne et son identité sociale réelle, cf. E. Goffman, Stigmates. Les usages sociaux des handicaps, Paris, éd. de Minuit, 1975 (1e éd. 1963).
19. C. Carra, Éléments pour l’élaboration du schéma départemental de la Protection judiciaire de la jeunesse du Doubs, Besançon, LASA-UFC, 1991.
20. Pour les processus de renvoi, cf. R. Zauberman, « Renvoyants et renvoyés », Déviance et Société, vol. 6, n° 1, 1982, p. 23-52.
21. Les faits tirés du matériau empirique montrent que les interviewés participent eux-mêmes à la production de cette logique d’exclusion. Ils se marginalisent de plus en plus par leur comportement déviant qui va en se renforçant.
22. « Nommer, appeler, définir, étiqueter ne simule pas la réalité, c’est la réalité même », écrivait S. Shoham dans « Jean Genet, un manifeste criminel. Étude d’un cas de stigmate », Revue de l’Institut de sociologie, n° 3, 1968, p. 375.
23. Sur le travail social et les fonctions qu’il remplit, cf. en particulier J. Verdès-Leroux, « Pouvoir et assistance : cinquante ans de service social », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 2/3, 1976, p. 152-172 ; et P. Lascoumes, op. cit.
24. Sur la construction identitaire, cf. en particulier Cl. Dubar, La socialisation. Construction des identités sociales et professionnelles, Paris, Colin, 1991.
25. J.-M. Renouard, « Déviance juvénile : de la gestion de l’inadaptation à l’organisation de l’exclusion », Déviance et Société, vol. 6, n° 2, 1982, p. 167-184.