Et vous, professionnels et étudiants du secteur éducatif, qu'en pensez-vous ?
Etat d'urgence... contre quoi, contre qui sommes-nous en état de veille ? Après quoi, après qui en ont-ils, tous ces gamins et ces jeunes qui font la une des journaux ?
Parmi les mille et une questions que je me pose il y a celle-ci, qui me fait froid dans le dos à l'idée qu'elle donne des arguments à la vision actuelle du « tout sécuritaire » : que font des enfants de 10-12 ans dans la rue après 22h ? Pourquoi ne sont-ils pas à la maison ? Démission totale des parents, influence du groupe et de quelques caïds (racailles, voyous, comme on voudra), influence des médias qui ont livré un palmarès des incidents sur une carte de France ressemblant étrangement à celle de la météo ? Qui est vraiment responsable de ces violences ? La gauche, la droite, les profs, les parents ? Sarkozy ? Mitterrand ?
Rien ne justifie la violence à mes yeux : détruire le bien d'autrui (voitures, vitrines, magasins) et le bien public (écoles, crèches, équipements sportifs, centres sociaux), rien ne saurait justifier la mise en danger des passagers dans un bus enflammé, ni les quatre morts dont parle la presse et qui n'ont peut-être pas de lien avec tout cela, ce que les enquêtes tâcheront d'éclaircir.
De nombreuses voix se lèvent contre ces violences, parfois avec des propos archaïques (c'était mieux avant, tout se perd) ou qui se contentent de condamner, d'enfoncer les portes ouvertes en accusant la jeunesse d'aujourd'hui. A gauche comme à droite certains en profitent pour se renvoyer la baballe, lamentable jeu qui n'intéresse vraiment plus personne. Et puis, dans ce marasme édifiant, des voix plus posées, plus sages se font entendre : une éducatrice de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), une mère de famille qui est hébétée par les questions du journaliste sur ce que l'on n'appelait pas encore l'état d'urgence (« non, Monsieur, répondit-elle, vous vous trompez de vision, ici les gens se parlent et sont solidaires entre eux malgré tout ça »).
Marseille, ma ville, semble épargnée par rapport au reste de la France, mis à part quelques voitures brûlées cette nuit dans le centre-ville (mais, encore une fois, est-ce réellement lié au contexte général?) Le journal « Métro » en propose une explication ce matin en interrogeant le sociologue André Donzel, auteur de « Marseille, l'expérience de la cité » (éditions Economica, 1998) : « Parler de banlieues à Marseille a beaucoup moins de sens qu'en région parisienne. Ici c'est plutôt le centre-ville qui est paupérisé. De plus, les quartiers périphériques sont comme des noyaux villageois, avec une grande mixité sociale. On ne s'identifie pas seulement à sa cité mais aussi à son quartier. Et puis, même dans les quartiers Nord, on se pense Marseillais. Dans les cités, les familles sont ancrées depuis très longtemps. Enfin, il y a une tradition de ne pas copier la capitale, un sentiment d'autonomie qui veut qu'on se démarque des mouvements parisiens. »
http://www.metrofrance.com/site/home.php
Hier soir, au « 20 heures » de TF1, j'ai vu un Premier Ministre dire, sans sourciller : « nous avons baissé la contribution aux associations au cours des dernières années ; nous allons restaurer cette contribution, qu'il s'agisse de grandes associations ou de plus petites qui sont au contact de la vie quotidienne pour l'aide au logement, pour l'aide scolaire ». On marche vraiment sur la tête alors que certaines associations sont au bord de l'asphyxie financière pour continuer leur mission. Moins de subventions = moins de projets, d'actions concrètes, d'ateliers créatifs et artistiques, de sorties pour les jeunes et les familles, de séjours, etc. Et surtout : moins de personnel qualifié et diplômé à embaucher dans le cadre de contrats à long terme, avec un salaire et un statut décents. Les animateurs changent régulièrement, donc, puisqu'ils ne restent pas plus d'une année scolaire bien souvent (la plupart sont encore lycéens ou étudiants), les directeurs ne restent pas longtemps non plus faute de moyens... Le serpent se mord la queue depuis tant d'années ! Et moi qui écris ce matin depuis ma maison, je suis à nouveau au chômage partiel, justement faute de propositions d'emploi et d'annonces qui prennent en compte mon expérience de 12 ans dans les quartiers et ma qualification, alors que je ne demande qu'à bosser dans ces quartiers-là ! Les associations de prévention et d'éducation spécialisée n'ont pas les moyens d'embaucher actuellement. La mairie n'embauche que sur concours ou ne propose que des vacations pour le mercredi et les vacances scolaires (ce que je fais en ce moment), les centres sociaux ne recrutent des directeurs que s'ils ont 5 ans d'expérience effective de direction (ce qui n'est pas mon cas, mais c'est une exigence de la CAF pour le recrutement, ne laissant jamais la « chance » aux jeunes diplômés qui, par définition, n'ont pas encore acquis cette expérience !) Sans parler des querelles que se livrent actuellement trois fédérations nationales dites « d'éducation populaire » pour fagocyter, pas à pas, la gestion des centres sociaux et maisons pour tous à Marseille, des pistons que je n'ai pas, des apéros que certains directeurs organisent avec des élus de tous bords pour s'assurer les subventions, etc. Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette gestion quotidienne de la vie associative et qui salit le travail des professionnels et des bénévoles.
Note publiée ce matin sur mon blog
http://selegen.blog.lemonde.fr/selegen/
Allez, finissons sur des signes d'espoir. Le secteur associatif est particulièrement développé et dense dans tous les quartiers dits sensibles de la ville, les initiatives sont nombreuses et très positives depuis des décennies, les professionnels et les bénévoles font un travail de fourmi avec les familles. Cela explique aussi pourquoi cela ne « pète » pas ici. Pourtant les raisons seraient aussi nombreuses qu'ailleurs : la grève des transports en commun, qui risque de reprendre vendredi, et qui a immobilisé la ville pendant un mois, le manque de travail et de perspectives pour la jeunesse, la précarité des logements, etc. C'est un signe que ce « maillage » et cette mobilisation des bénévoles et des professionnels conservent tout leur sens.