LES ANXIETES PRIMITIVES
On doit donc à Mélanie KLEIN d’avoir montré combien le monde interne du bébé, loin
d’être un îlot de douceur, est le lieu d’angoisses primitives et de terreurs archaïques .En effet,
dans son livre « Vie émotionnelle des bébés » (1952) elle insiste sur le caractère extrême des
émotions dés le début de sa vie, liées aux relations d’amour et de haine pour l’objet partiel.
Selon sa théorie, il existe dés la naissance un moi primitif, immature, manquant de cohésion et
qui va être exposé à l’angoisse suscitée par la pulsion de vie et la pulsion de mort.
Il est important de distinguer les angoisses de séparation des anxiétés primitives. Les
premières sont caractérisées par des manifestations émotionnelles qui sont donc
communicables, reconnaissables, éprouvables par le sujet. Les secondes sont en deçà des
émotions et mettent en souffrance le bébé dans son existence psychique propre comme dans
ses liens aux autres.
La souffrance précoce réside dans sa forme la plus primitive sous l’aspect de tensions
émotionnelles, d’anxiétés diffuses, qui se répandent dans l’environnement si elles n’ont pas
été véritablement contenues. C’est en ce sens que l’on peut comprendre la phrase de
D.Mellier : « la psychopathologie de la périnatalité montre que la souffrance précoce passe
par un « déficit » d’émotions du coté du bébé et de fortes tensions dans son environnement
familial et institutionnel » (Mellier, 2002, p16)
« Les agonies primitives sont impensables » nous dit Winnicott (1975), donc
incommunicables, elles n’ont pas de cible privilégiée, pas d’adresse intersubjective à la
différence des angoisses de séparation plus tardives. Autrement dit, la limite de démarcation
entre les anxiétés primitives et les angoisses de séparation se situerait dans la prise de
conscience de la séparation que Winnicott situe vers 5,6 mois. Cette distinction est
maintenant admise, elle est devenue une ligne de partage entre les processus de
différenciation sujet objet et les processus de séparation, de deuil. L’ âge apparaîtrait donc
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comme un critère déterminant pour distinguer ces deux formes de souffrance précoce.
Cependant, les travaux récents montrent les capacités précoces du bébé à établir des relations
privilégiées avec son entourage proche. C’est pourquoi « si la différence d’âge est
essentielle pour approcher les possibilités globales du fonctionnement psychique du
bébé, on ne peut en déduire une qualité de souffrance précoce. » (Mellier, 2002, p110)
« Plutôt que de considérer dans une perspective développementale, deux étapes de la
souffrance, nous faisons l’hypothèse d’un procédé de transformation des unes aux
autres, indépendamment de l’âge » (ibid., p108.)
Après cette précision, nous allons approcher de plus près ce que Winnicott a nommé
« anxiétés primitives » parce que vécues au tout début de la vie du bébé.
« Les anxiétés primitives désignent des angoisses de chute sans fin, de précipitation, de
liquéfaction, des craintes d’effondrement, des terreurs sans nom, des anxiétés que le
sujet ne peut ressentir sans risque vital. Tout bébé est sujet à de telles anxiétés tant qu’il
n’a pas encore suffisamment intégré des expériences qui lui procurent le sentiment
« d’une continuité d’être » (Winnicott), tant qu’il n a pas intériorisé une figure
d’attachement suffisamment stable (Bowlby), tant qu’il n’a pas introjecté les fonctions
contenantes de sa mère (Bick) » (Mellier, 2002, p108)
Ces anxiétés se situent donc pour Winnicott en deçà de l’angoisse de la perte d’objet, (c’est
ce qu’il appelle l’angoisse automatique, un « état de « desaide »qu’il compare à une douleur
physique) .Elles sont antérieures aux angoisses dépressives chez M .Klein, antérieures aux
angoisses de séparation, notamment celle du 8eme mois dégagée par Spitz. Elles seraient hors
psyché comme les éléments béta de Bion
Si l’environnement fait défaut, l’enfant ressent une angoisse extrême, une « agonie
primitive ». Winnicott dresse une liste des agonies primitives et des défenses auxquelles elles
donnent lieu (1975) :
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-le retour à un état non intégré, avec pour défense la désintégration.
-ne pas cesser de tomber, avec pour défense l’auto maintien
-la faillite de la résidence dans le corps, avec pour défense la dépersonnalisation
-la perte du sens du réel, avec l’exploitation du narcissisme primaire
-la perte de la capacité à établir une relation aux objets, dont les défenses sont les états
autistiques.
L’affection psychotique est selon lui une organisation défensive liée à ces agonies
primitives. C’est en effet dans le cadre de thérapies avec des patients psychotiques que
Winnicott fait également l’hypothèse que les angoisses d’effondrement qu’ils expriment,
ont déjà été « vécues » par eux, mais « non éprouvées » du fait de l’immaturité du moi.
E.Bick disait que « le bébé à la naissance est comme un cosmonaute lâché dans l’espace. »
(Mellier,2002, p99) .Grâce à sa méthode d’observation directe du bébé , elle a pu mettre en
évidence l’existence de défenses primitives que le tout petit met en place pour faire face à
des états de détresse radicale tel que la peur de ne plus être contenu :s’agripper, fixer un
point lumineux, se raidir, autant d’états psychiques d’identification adhésive où le sujet
s’absente de lui-même en se collant à la surface de l’objet, à ses qualités sensibles afin de se
protéger d’une séparation radicale, d’une chute sans fin. Il peut aussi s’agripper à sa propre
musculature, par une raideur extrême du corps ou d’une partie du corps. La contention évacue
alors toute émotion. La formation d’un « dos dur » en hypertonie, des contractures des
extrémités renvoient à des comportements d’ « auto-contention » et d’ «’auto-agrippement ».
Ces phénomènes ont été décrits depuis par d’autres observateurs formés à l’observation du
nourrisson selon E.Bick comme G. et M. Haag en France, C. Athanassiou.