Bonjour Papoune et les autres,
Je trouve ta question très intéressante et importante, puisqu'elle vient donner du sens à notre travail au quotidien. Je me la suis souvent posée également, en formation et après, en particulier concernant notre rôle auprès de l'enfant "qui va bien". Alors voilà comment moi je vois les choses...
Ces enfants-là nous les côtoyons généralement en crèche collective, multi-accueil, crèche familiale, RAM, jardin d'enfants, etc. Et pourquoi ces enfants sont-ils là ? Parce que tout simplement leurs parents ont besoin de les confier pour aller travailler, effectuer des démarches de recherche d'emploi, etc... Donc on a inventé la crèche en général et le métier d'assistant maternel pour palier à ce besoin. Et, même si les lieux d'accueil et les formations professionnelles ont beaucoup évolué ces dernières décennies, il reste des éléments à travailler jour après jour, et c'est bien là notre rôle.
Pour le jeune enfant, il n'est pas naturel d'évoluer 40 ou 50h par semaine au sein d'un grand groupe d'enfants. Parce que tout simplement il a besoin d'un accompagnement individuel, il ne peut pas comprendre trop jeune ce qu'est l'Autre, le groupe, la notion de partage des jouets, des lieux, des personnes, attendre son tour, tout simplement parce qu'il est d'abord centré sur lui même et sur ses propres besoins et perceptions. Ca fait partie de son developpement. Alors, cet accueil plus ou moins collectif, c'est quelque chose qu'on lui impose parce qu'on n'a pas trop le choix, il n'est pas envisageable financierement qu'un professionnel n'accompagne qu'un ou deux enfants au quotidien dans un espace qui leur serait réservé. A part chez un AM, mais d'autres difficultés peuvent alors apparaitre, liées par exemple à l'isolement professionnel, limitant alors les possibilités d'échanger autour de situations compliquées ou qui questionnent, concernant un enfant, une famille... D'où l'importance des RAM ou crèches fa. qui peuvent aider à prendre du recul et être des lieux ressources. Sans compter également la formation qui reste assez brève et qui est loin de donner toutes les clés pour pouvoir toujours accompagner au plus près chaque enfant. Les 3 ans de la formation EJE ne sont pas non plus suffisant à mon sens mais donnent deja une base sur laquelle on va pouvoir s'appuyer, mais c'est certain, on continue d'apprendre chaque jour quelle que soit notre formation initiale !
Le rôle de l'équipe, et notamment de l'EJE, c'est pour moi de permettre à l'enfant de vivre le plus sereinement possible ce moment qu'il passe loin de ses parents, de ses figures d'attachement principales. A nous alors de questionner les pratiques, d'apporter des éléments de compréhension du développement de l'enfant et de veiller à ce que l'organisation du groupe vienne bousculer le moins possible chaque enfant (réfléchir à l'organisation des différents temps, les moments de transition, les paroles et gestes adressées à l'enfant, l'aménagement de l'espace, l'ambiance sonore.....). Notre rôle sera également d'accompagner (plus ou moins, toujours !) ce processus de séparation entre l'enfant et ses parents. Le lieu d'accueil est parfois le premier lieu réel de séparation entre eux, separation parfois choisie par le parent, parfois non, parfois oui et non (ahhh cette ambivalence quand on confie son enfant !), et separation imposée à l'enfant. Alors, si la séparation fait partie de la vie et sera nécessaire à l'enfant pour grandir, devenir un être à part entière et entrer en relation avec d'autres adultes et enfants, elle peut être vécue plus ou moins difficilement, que ce soit pour l'enfant ou pour chacun de ses parents. On réfléchit donc en équipe à l'accueil de l'enfant, de sa famille, à cette fameuse "période d'adaptation" (pourquoi, qui, quand, où, comment, combien de temps, même si l'on sait que cette "adaptation" qui se fait pour chacune des personnes présentes dans la relation continue finalement d'être présente au quotidien).
Je pense que chaque enfant est different, et d'ailleurs qu'est qu'un enfant "sain", un enfant "tout venant" ? Ils ont tous leurs particularités, leur histoire, leur propre rythme dans la découverte d'eux même, de l'Autre et du monde qui les entoure. Nous, nous sommes des relais. On les accompagne dans certaines de ces decouvertes, on tente de le faire en garantissant au maximum leur bien-être et en leur permettant de grandir à leur rythme, de faire ces expériences positives qui viendront soutenir et renforcer leur sentiment de sécurité interne, leur confiance en eux, en leur capacité à essayer, accompagné de l'adulte puis seul, à se tromper et à recommencer. Or, la collectivité peut venir freiner tout ça. Parce que, pour pouvoir tenter ces expériences et en tirer "du bon" et se construire harmonieusement, le tout-petit a besoin de se sentir en sécurité, grâce notamment au regard attentif et soutenant d'un adulte avec qui il aura créé progressivement un lien de confiance. Un adulte fiable, disponible, et suffisamment ajusté. Alors bien sûr, aucun lieu n'est parfait, et on ne peut pas toujours coller au plus près des besoins de chaque enfant. Et finalement, toute la vie ce sera comme ça. En grandissant, l'enfant fait l'expérience de la frustration, et c'est une bonne chose si celle-ci est mesurée et qu'elle lui permet peu à peu de s'ouvrir au monde qui l'entoure et de mieux le comprendre. Alors nous devons réfléchir à nos pratiques, par exemple pourquoi telle ou telle règle, comment limiter le "Non" aux situations qui l'exigent vraiment, proposer des alternatives pour répondre malgré tout aux besoins de ce jeune enfant qui est en pleine construction, malgré les difficultés induites par la présence du groupe. Comment lui permettre également d'appréhender peu à peu cette vie de groupe, à son rythme, et d'en tirer finalement peut-etre aussi du positif s'il est prêt pour ça (socialisation).
Bref, je m'éloigne un peu, mais pas tant que ça.
Je pense que nous avons tous déjà observé des situations pas parfaites dans lesquelles des enfants arrivent malgré tout à s'y retrouver, à trouver les ressources nécessaires pour faire face à des organisations ou des adultes "défaillants" ou peu ajustés (grâce notamment à cette sécurité intérieure qu'ils auront déjà commencé à construire, dès le ventre de maman, et qu'ils continuent de consolider par exemple dans le cercle familial ou ailleurs). Mais certains enfants sont plus "fragiles", pour diverses raisons qui peuvent nous echapper (et on ne peut pas toujours l'anticiper). Je me souviens de cette phrase justement, répétée au cours de ma formation : "Nous travaillons pour les plus fragiles. Et ce qu'on mettra en place pour ceux-là, pourra egalement etre interessant pour les autres...". Donc oui, la majorité des enfants accueillis dans ces lieux se developpera quand meme de maniere "positive" et heureusement

Mais parfois, pour d'autres enfants, cela pourrait devenir le lieu d'experiences vécues plus ou moins negativement. Et si elles sont répétées, elles pourraient avoir une influence sur son sentiment de sécurité intérieur, son estime de lui-même et sa perception du monde qui l'entoure.
Le rôle de l'Eje est finalement, je pense, de veiller à gommer le plus possible toutes ces contraintes et difficultés imposées à l'enfant dans le cadre de la collectivité, et donc de réfléchir à la manière de préserver l'individuel dans le collectif, parce que ça répond à un réel besoin pour lui. Pour garantir ce bien être, ce cadre contenant, il faut quelqu'un pour questionner le quotidien, les pratiques, pour dynamiser ou redynamiser la réflexion d'équipe, créer de la cohérence, de la continuité, dans le but finalement de permettre à chaque enfant et à chaque parent de vivre ces moments d'accueil le plus tranquillement possible. La vie de l'enfant et de ses parents existait avant l'arrivée à la crèche, et elle se poursuivra après ! Nous sommes un relais, nos formations nous permettent parfois de répondre aux questionnements ou inquiétudes des parents, on fait partie d'un moment de leur vie, c'est tout.
Notre rôle se situe aussi dans la prévention, et c'est sans doute là, personnellement, que je me sens le plus "utile" : famille orientée vers le lieu d'accueil par la PMI ou un autre partenaire par exemple, ou être une petite bulle d'oxygène pour ces familles qui vivent des choses compliquées à l'extérieur et pouvoir proposer à l'enfant un environnement stable et sécurisant une partie de la journée, prevention autour de la relation parent/enfant, ou encore permettre à un parent de souffler et de prendre du temps pour lui pour pouvoir ensuite retrouver son enfant en etant plus serein et disponible, mais aussi pouvoir passer le relais à un partenaire qui pourra accompagner l'enfant et sa famille au-delà de la crèche, etc. Mais finalement, la prévention est partout, et déjà présente dans tout ce que j'ai décrit depuis le début de mon message ! (Un peu long d'ailleurs !).
Bonne journée